Vous ne valez pas mieux que vos pères respectifs.
C’est la dernière phrase que j’entendis avant que la communication se coupe. Une coupure volontaire qui ne me laissait même pas l’opportunité de me défendre ou d’essayer de comprendre ce qui avait mené a tant de haine.
Assise dans mon fauteuil, les yeux grands ouverts, des larmes involontaires coulaient le long de mes joues. Je tente de recomposer les différents numéros qu’elle avait à sa disposition. Mais en vain. Résignée, je me dis qu’à 5h du matin, la meilleure chose que je pouvais faire était de rentrer… Un dernier coup de fil a mon frère pour s’assurer qu’il veillerait cette nuit.
- tu sais bien qu’elle nous fait le coup a chaque fois. On va pas passer notre vie a la surveiller. Ce n’est pas notre enfant… Je t’embrasse Nanou, Je t’aime bonne nuit
- Oui bonne nuit petit frère, je t’aime aussi. Je vous appelle demain matin pour savoir comment ca va.
Non, on ne va pas passer notre vie à la veiller. Même si elle m’avait appelé maman et que j’avais du la reprendre en lui disant que je n’étais pas sa mère… Les rôles s’étaient inverses depuis trop longtemps maintenant. Il fallait que ca cesse… d’une façon ou d’une autre, que ca s’arrête une fois pour toute. Pour elle, car on se doutait que sa souffrance l’avait submerge, et aussi pour nous qui vivions sa douleur par procuration.
La distance qui sépare mon bureau de mon domicile me permet de remettre mes idées en place. Les larmes coulent toujours. Je marche lentement pour mieux apprécier le froid dégrisant de cette nuit de novembre. Les rues sont calmes, et ce calme m’apaise, en théorie au moins. Car cette dernière phrase résonne en moi comme une malédiction. Celle la sorcière qui maudit son assistance du haut de son bucher…
Arrivée dans mon appartement, je n’ai même pas le courage de me préparer à manger. J’avale une des pilules magiques qui font dormir sans passer par la case rêve. La nuit sera courte. J’ai besoin d’un blackout. En fermant les yeux, je le sens, je le sais – Demain, elle ne sera plus de ce monde. Mais je garde espoir…
Vous consacrez votre vie à vos enfants et eux se permettent de vous juger. Mais de quel droit. Quels petits cons. Quand ils auront souffert autant que j’ai souffert, ils pourront se permettre de me donner leur avis. Voir un psy, arrêter le porto, bien sur je suis alcoolique, ca leur donne l’impression d’avoir des problèmes… Le Porto j’arrête quand je veux, j’en prends que lorsque ca ne va pas. Et la, ca va. Je sais ce que je vais faire.
Elle déambule en peignoir dans sa chambre fermée a clef, se ressert un verre de Porto et entre dans la salle de bain. La tête dans les mains face au miroir, elle se regarde. Si la grande faucheuse devait prendre forme humaine, elle choisirait surement ce corps amaigri par le stress, ce visage ferme par la souffrance. Aura-t-elle seulement le courage de passer le pas? Ces grands parents l’accueilleront-ils ? Depuis quelques temps, elle voyait plein de choses. Ces grands parents lui rendaient visite au bord de son lit, des sorcières psalmodiaient dans la cave, des taches de sang dans l’évier. Tout semblait indique qu’elle devait franchir le pas. L’au-delà avait entamé sa danse initiatique macabre. Elle n’en doutait plus.
On frappe a la porte – Ils vont encore me faire chier avec le Porto et le reste – Je dors, foutez moi la paix. – Bruit de pas dans les escaliers – ils ne redescendront pas avant demain matin – je vais pouvoir commencer.
Elle se sert un nouveau verre. Mais aujourd’hui c’est exceptionnel et non, elle n’est pas alcoolique. Une bouteille de porto le soir, ce n’est pas de l’alcoolisme, au moins, je ne bois pas des le petit dej… Ou l’art de s’auto persuader, on se rassure comme on peut…
Assise sur le lit elle prépare sa dernière boisson. Celle qu’elle prendra lentement avant de dormir. Dormir pour ne plus se réveiller. Ce n’est pas l’autre gigue de Bruxelles qui va m’en empêcher. Me menacer d’appeler les flics, faire enfermer sa propre mère, c’est elle la malade… Ils ne valent vraiment pas mieux que leurs pères respectifs.
Le breuvage est prêt; une petite gorgée pour commencer, histoire de se détendre… Et si je laissais une lettre, ca se fait je crois.
« Je suis désolée mais c’est la seule solution que j’ai trouve. Je suis nulle. N’oubliez pas de vous occuper du chien et du chat. Je veux être incinéré. Je vous aime »
Concis, propre, je peux fermer les yeux – Je pars faire mon dernier voyage

